Archives mensuelles : août 2015

Addyi c’est parti!

PilluleADDYI

WoaW..un article des plus pertinents paru dans.. le Matin genevois! -du coup le voilà in extenso.

Une pharmaco-épopée emblématique qui, sous couvert marketing d’égalité libidinale entre les femmes et les hommes, mêle pouvoir, argent (colossal) et manipulation, le tout enrobé dans des questions & normes sexuelles.

Une occasion de (re)plonger dans la pensée de Paul B.Preciado ; « Biopolitique à l’ère du capitalisme pharmacopornographique« .

« Comment un lobby a permis l’homologation du «Viagra féminin»

La campagne qui a mené à la mise sur le marché de la pilule censée vaincre les troubles du désir marque la victoire de la communication sur la science.

Le sexe est affaire de chimie. La compagnie pharmaceutique Sprout l’a bien compris. Dans la nuit de mardi à mercredi, elle a été autorisée par la Food and Drug Administration (FDA), l’organisme qui régule la commercialisation de médicaments aux Etats-Unis, à lancer sa pilule miracle sur le marché. Vendue sous le nom d’Addyi, celle-ci doit relancer les libidos féminines en berne, une sorte de Viagra pour les femmes. Les revenus espérés par la compagnie pharmaceutique se chiffrent en milliards. Cette homologation de la flibansérine, le nom du médicament, après cinq ans d’efforts et deux refus, doit moins à ses effets thérapeutiques qu’à un lobbying intensif. Le régulateur a cédé face à une campagne de relations publiques magistralement orchestrée.

Un féminisme artificiel

Cindy Whitehead, la directrice-générale de Sprout Pharmaceuticals, a déclaré, au site américain Buzzfeed News, en apprenant la décision de la FDA: «Je suis pleine d’espoir non seulement pour les femmes sur lesquelles cela aura un effet mais aussi pour toutes les femmes. Cette approbation marque un tournant dans les conversations sur la sexualité féminine.» La rhétorique féministe ne doit rien au hasard. Elle serait le fruit, selon plusieurs médias, d’une stratégie finement élaborée par des agences de relations publiques, dont la plus importante au monde, Edelman.
Suite au second refus de la FDA en 2013 d’homologuer la flibansérine, surgit de nulle part, quelques mois plus tard, un lobby Even the Score qui réclame des droits identiques pour les femmes et les hommes.
Il entre dans la bataille en attaquant vertement la FDA. «Les hommes ont 26 médicaments pour combattre les dysfonctions sexuelles alors que les femmes n’en ont aucun.» Sur son site Internet, le lobby insiste sur le fait que 43% des femmes vivent des troubles sexuels alors que seuls 31% des hommes seraient dans ce cas. Le vocabulaire emprunte à la terminologie féministe: égalité des droits, des choix et de la sexualité. Sous couvert de lutte au profit des femmes, c’est la FDA qui est visée. Even the Score lui demande «d’approuver le premier médicament qui permet de soigner la forme la plus commune de dysfonction sexuelle». La pilule de Sprout n’est pas nommément désignée mais l’intention est là.
La machine de guerre s’ébranle. Even the Score fournit des témoignages aux journalistes américains de femmes souffrant d’un trouble de baisse du désir sexuel, rassemble des figures respectées pour accuser la FDA de sexisme tout en convainquant des femmes au Congrès des Etats-Unis d’écrire au régulateur. Les réseaux sociaux sont massivement mis à contribution.
Vingt-six associations apparaissent sur le site d’Even the Score comme étant liées au lobby. Pourtant aucune information ne transpire sur son origine ou son financement, comme le relève le très sérieux British Medical Journal ( BMJ) : «Le site ne donne pas de détails sur qui a initié cette campagne et qui la dirige réellement. Il est seulement indiqué qu’elle a été créée par des femmes américaines désireuses de mettre en lumière les traitements contre les dysfonctions sexuelles. Mais, selon sa présidente Susan Scanlan, Sprout Pharmaceuticals est au cœur de sa génèse.»
Rien d’étonnant. Sprout a été créée en 2011 par Cindy Whitehead et son mari Bob autour du rachat de la flibansérine. Conçu comme antidépresseur, le médicament a ensuite été testé comme moyen de combattre le trouble de baisse du désir sexuel. La FDA le refuse une première fois en 2010 en raison «d’un manque d’effet clair et de sérieuses réserves concernant sa sécurité», comme le rappelle le BMJ . Le couple rachète la molécule, persuadé de son potentiel. Il est soutenu par des investisseurs qui auraient déposé 50 millions de dollars pour faire de cette future pharma une marque mondiale. Les milieux féministes et de la santé se partagent entre ceux qui soutiennent la flibansérine et les autres, parmi lesquels Cynthia Pearson, la directrice du réseau national de santé des femmes. «Even the Score est une campagne pharmaceutique sophistiquée, déguisée en mouvement féministe populaire», analyse-t-elle dans le BMJ, fin octobre 2014. Elle poursuit: «Sprout cherche un moyen de faire homologuer son produit alors qu’il n’a pas réussi à le faire approuver par la voie scientifique.»

Pas de vraie pathologie

Il est exact que la pilule Addyi cause de sérieux effets secondaires telles que des nausées, des vertiges, des endormissements soudains. A tel point que 15% des femmes qui l’ont essayée durant les tests cliniques ont été contraintes d’arrêter le traitement. Plus grave encore, ce médicament est censé soigner une pathologie qui n’en est plus une. En effet, le trouble de baisse du désir sexuel n’est plus considéré comme une maladie et a été retiré de la «bible» des psychiatres, le «Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux». Il a été remplacé par le dés­ordre relatif à l’intérêt sexuel et l’excitation, qui reflète mieux la complexité de la sexualité féminine. Le but étant de distinguer des difficultés sexuelles passagères de dysfonctions permanentes. Les femmes peuvent manquer de désir spontané sans pour autant oblitérer toute leur vie sexuelle.
Même si la pilule Addyi est censée soigner un trouble qui n’en est plus un, elle se retrouvera dans les pharmacies américaines dès le 17 octobre. En raison des accords, le «médicament» devrait aussi être disponible en Suisse.
Pour Sprout, avoir joué sur le féminisme s’est avéré payant. Deux jours après l’approbation par la FDA, l’entreprise a été rachetée 1 milliard de dollars par Valeant Pharmaceuticals. L’opération de communication s’est avérée lucrative… » (Dimanche, 23 août 2015, Frédéric Vormus)

Une médiatisation « emmerdante »

Mediatisation emmerdante (Illustration Clémence Thune)

par Alessandra Cencin

“Equality is still a radical idea. It makes some people very angry. It also gives some people hope.” – John Stoltenberg, Refusing to be a Man

Cette « radicalité » en pleine négociation n’a de cesse d’être présente dans nos médias, pour le meilleur et pour le pire. En ce moment, c’est Sonia Feertchak, auteure et éditrice, qui tient malheureusement le micro et les colonnes de presse avec la rengaine de « la mort du désir sexuel » qu’elle impute dans son ouvrage « Les femmes s’emmerdent au lit » (Albin Michel), au féminisme et à la pornographie. Continuer la lecture de Une médiatisation « emmerdante »